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jeudi, 18 mars 2010

Je suis une Grecque

 

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« Je suis une Grecque et pour moi, toute rêverie, toute pensée doit prendre forme »

Paul Morand, cité par Christopher Gérard in « La source pérenne »

samedi, 30 janvier 2010

L'Amérique, c'est l'erreur de l'Europe

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Né à New York en juillet 62 d'un père belge et d'une mère issue de la diaspora irlandaise - mes ancêtres arrivèrent au Nouveau Monde à la fin du XVIIIe siècle -, j'ai, à l'âge de sept mois, regagné la Vieille Europe, accomplissant ainsi ma traversée de la ténèbre hivernale, dans tous les sens du terme puisque je survécus, avant mon départ, à une épreuve qui me valut l'extrême-onction. Il est vrai que c'est une manie dans la famille: mon grand-père, mutilé de 14-18, l'avait eue dix-sept fois, contre sa volonté!
Né dans le Bronx, me voilà donc théoriquement aux yeux de l'administration fédérale citoyen de l'Empire américain. Quel paradoxe pour un amoureux de la Vieille Europe, nostalgique de son ancienne splendeur; pour un amant de la langue française, meurtri par sa présente déliquescence!

À l'athénée bruxellois où j'ai accompli mes études, j'ai lu naguère cette phrase de Giraudoux, immédiatement recopiée et toujours relue avec la même approbation : « L'Amérique: la terre privilégiée de l'expérience matérialiste, la tentative impie de réalisation du paradis sur terre. [...] L'Amérique, c'était l'erreur de l'Europe. » En effet, depuis mon plus jeune âge et à chacun de mes rares voyages au Nouveau Monde, tout me répugnait là-bas: sa nouveauté clamée urbi et orbi, son culte de l'argent, son anabaptisme exhibitionniste, son refus avoué de toute valeur aristocratique, sa haine de la distance...

Bref, dès l'enfance, j'ai choisi la Vieille Europe et préféré d'Artagnan à Davy Crockett, Tintin à Batman, Marina Vlady à Liz Taylor. Plus tard, j'ai persévéré dans cette voie en participant à des fouilles archéologiques: la truelle plutôt que le ballon de bakset! Et l'étude des langues anciennes m'a permis de parachever ce travail de redécouverte de l'Ancien Monde: le mythe plutôt que le dogme, Apollon et Dionysos plutôt que Mammon.

Nouveau paradoxe: ma qualité d'ex-citoyen US m'a souvent valu d'insupportables banalités dans la bouche d'Européens ne tarissant pas d'éloges sur le dynamisme (névrotique) des Américains, leur gentillesse (superficielle), leur pragmatisme (écoeurant). Bref, moi qui, né là-bas, avais choisi de rester ici et de servir dans l'armée royale, je me trouvais devant des Européens qui, nés ici, étaient prêts à tout pour émigrer là-bas.

Devant tant d'aveuglement, je me suis reporté à Giraudoux, qui voyait juste et loin quand il écrivait: "L'Amérique, c'était l'erreur de l'Europe." La phrase peut être lue comme suit: l'Amérique comme refus de l'Europe et comme volonté de bâtir une Jérusalem terrestre, le cauchemar protestant, avec sa bonne humeur obligatoire, ses philanthropes liftés, son puritanisme, magnifiquement décrit par V. Volkoff dans L'Interrogatoire. On pourrait en outre écrire un essai sur l'aptitude des Anglo-Saxons à susciter un délit afin de se donner le droit d'intervenir au mieux de leurs intérêts.

L'anti-américanisme se justifie pour de multiples raisons, mais ne doit jamais devenir aveugle ou convenu. Les États-Unis n'ont pas été créés ex nihilo comme le monde de la Bible. Si vous observez certains Hollandais, certains Suédois, bien d'autres encore, vous verrez que très peu de choses les séparent du Bible and Business yankee: même matérialisme plat, même culte de la performance, même moralisme satisfait, avec en prime l'oubli volontaire de leur héritage plurimillénaire. Ceux-là n'ont même pas l'excuse d'être né au-delà de l'Atlantique! A contrario, certains Américains de Boston ou de Québec me paraissent plus dignes du beau titre d'Européen que nombre de clones à casquette que je croise boulevard Saint-Germain ou place De Brouckère.

La phrase de Giraudoux peut également être lue dans l'autre sens: l'Amérique comme fatal mirage pour l'Europe. Venons-en à la question essentielle, à savoir ce que je n'aime pas dans l'Amérique. Une réponse simpliste se résumerait à condamner le Nouveau Monde pour sa rupture avec l'Ancien, pour son rêve impie de réalisation d'une utopie millénariste, pour ce messianisme agressif dont les élites américaines font preuve sans le moindre complexe. Pourrait également être évoqué le caractère géopolitique de l'opposition entre la thalassocratie yankee, héritière de l'Empire britannique, et le bloc continental eurasiatique, de Reykjavik à Vladivostok. Aucun affect ne peut intervenir dans une prise de conscience des enjeux, dans la sereine désignation de l'ennemi. L'Amérique n'est pas à détester en tant qu'ennemi géopolitique, car elle joue le rôle alloué par ce que l'éducateur de la Grèce et donc de l'Europe, Homère, nomme le rapide destin.

Ce que l'Américain de papier abhorre, c'est la soumission de ces Européens qui acceptent la colonisation protéiforme dont ils sont les victimes. C'est leur amnésie, ce refus abject de résister au déclin programmé de leur civilisation; c'est la pulsion de mort qui, venue d'outre-Atlantique, s'empare de l'Europe pour la précipiter dans le néant. Ma douleur et mon tourment d'Européen, c'est l'erreur de l'Europe.
Américain de papier, j'ai donc choisi l'Europe. J'y vis, j'y travaille. J'ai servi dans l'armée du pays de mon père. Et épousé une fille de Brabant (ce sont les plus belles). De même que le christianisme me paraît une parenthèse à refermer, d'où mon paganisme, de même ces deux siècles d'exil aux Amériques ont pris fin. Je suis enfin redevenu celui que j'étais.


Christopher Gérard, « La source pérenne »