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jeudi, 18 mars 2010

Je suis une Grecque

 

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« Je suis une Grecque et pour moi, toute rêverie, toute pensée doit prendre forme »

Paul Morand, cité par Christopher Gérard in « La source pérenne »

mercredi, 10 février 2010

Mysteria Mithrae

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Ce que j'apprécie dans le mithriacisme, c'est ce concept de fidélité à la parole donnée. Le Mitra indo-iranien est le Dieu ami, le Dieu du contrat. Or, cette idée de pacte est le fondement de la religiosité cosmique des Indo-Européens. Celle-ci est avant tout religion des Heures, de l'Année et donc de la Vérité. La recherche de l'harmonie sociocosmique, le respect du contrat et des engagements sont la base de notre civilisation. C'est d'ailleurs une idée qui me fut inculquée comme un dogme absolu: ce que tu promets, tu dois le faire, qu'importe le prix; tu ne peux faillir à ta promesse. C'est sans doute là l'origine de mon mithriacisme.

 

On comprend que Mithra ait été apprécié par les volontaires germaniques de l'Armée impériale, qui l'assimilaient à leur Wotan. J'aime beaucoup ce principe de souveraineté, cette éthique exigeante du service, aux antipodes de l'individualisme bourgeois, cette solidarité fraternelle, concrète, qui s'apparente à l'esprit des corps. J'aime aussi, pourquoi le nier, l'aspect « soldatique ». Prenez le beau film de Pierre Schœndorffer, le Crabe-Tambour: quelle belle figure que ce commandant de vaisseau qui sert jusqu'aux limites du possible. Voilà un officier digne d'être initié! Jünger aussi aurait fait un bon mithriaste...

Le mithriacisme, venu d'Orient (mais d'origine indo-européenne), a réuni des Germains, des Celtes, des Panonniens, des Syriens et des Nord-Africains au service de l'Empire. J'aime aussi ce cosmopolitisme de bon aloi. Voilà à mes yeux l'avenir des Mystères de Mithra: le lien entre de futures élites impériales.

[...]

Une nouvelle chevalerie ?

220px-Fred_2.jpgPaul du Breuil insiste dans ses travaux sur la transmission par l'Orient zoroastrien à l'Occident latin de l'idéal chevaleresque, sans doute l'une des plus belles expressions du génie continental. Le rôle de l'Inde hindoue, l'Inde authentique, fut fondamental dans ce processus puisque y avaient survécue les castes de Kshatriya, les Bellatores de notre Moyen Âge. De l'Inde et de l'Iran préislamique se transmirent des valeurs que véhiculaient déjà, dans l'Europe ancienne, tant le héros grec que le guerrier germanique. Les Croisades furent, par le truchement des Arabes, l'occasion de retrouvailles entre les éléments épars d'un même héritage ancestral. Ces Croisades furent ainsi le creuset d'une nouvelle synthèse, à savoir la chevalerie européenne. Fabuleuse aventure qui, de l'Inde védique à la France royale, voit la tenace résurgence d'un archétype, celui du paladin loyal et galant, trouvant, pour citer Montesquieu « de l'honneur à punir l'injustice et à défendre la faiblesse ». Quelle plus noble figure proposer à tous ceux qui ne se résignent pas au déclin? Si la décadence consiste bien en cette vulgarité satisfaite, en cette brutalité généralisée - le règne des gorilles -, la figure et le mythe de Mithra, vu comme mode de connaissance et non comme objet de connaissance, peut inspirer ceux que révulse le triomphe des forces du néant.

Éthique exigeante de l'énergie et culte vitaliste, le mithriacisme se distingue radicalement des concepts de péché originel et de rédemption. Code de droiture et amour de la vérité, il est à l'opposé de l'abject cynisme qui triomphe aujourd'hui. Mithra incarne aussi le caractère sacré de tout lien, qu'il soit social ou cosmique: rien ne lui est plus étranger que ce climat de rupture systématique, de guerre civile permanente - la guerre de tous contre chacun - instauré par un libéralisme d'essence protestante. Libéralisme qui s'apparente de plus en plus à une forme de piraterie transcontinentale, qui risque d'engloutir jusqu'au concept même de civilisation et de transformer notre vieux continent en une vaste jungle. En ce sens, le culte féodal de l'amitié est un acte de résistance au déclin. Il est aussi un appel à construire une Europe qui remplirait son rôle historique, tel qu'il fut défini en son temps par l'économiste Fr. Perroux: « mettre les moyens de la puissance au service de l'épanouissement des esprits ». Exaltation de la virtu - l'excellence des Romains -, le mithriacisme peut enfin incarner en cet âge sombre la fidélité aux valeurs impériales, ainsi que la révolte contre un monde moderne en fin de cycle.

Deo Soli Invicto Mithrae

Christopher Gérard, « La source pérenne »

samedi, 30 janvier 2010

L'Amérique, c'est l'erreur de l'Europe

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Né à New York en juillet 62 d'un père belge et d'une mère issue de la diaspora irlandaise - mes ancêtres arrivèrent au Nouveau Monde à la fin du XVIIIe siècle -, j'ai, à l'âge de sept mois, regagné la Vieille Europe, accomplissant ainsi ma traversée de la ténèbre hivernale, dans tous les sens du terme puisque je survécus, avant mon départ, à une épreuve qui me valut l'extrême-onction. Il est vrai que c'est une manie dans la famille: mon grand-père, mutilé de 14-18, l'avait eue dix-sept fois, contre sa volonté!
Né dans le Bronx, me voilà donc théoriquement aux yeux de l'administration fédérale citoyen de l'Empire américain. Quel paradoxe pour un amoureux de la Vieille Europe, nostalgique de son ancienne splendeur; pour un amant de la langue française, meurtri par sa présente déliquescence!

À l'athénée bruxellois où j'ai accompli mes études, j'ai lu naguère cette phrase de Giraudoux, immédiatement recopiée et toujours relue avec la même approbation : « L'Amérique: la terre privilégiée de l'expérience matérialiste, la tentative impie de réalisation du paradis sur terre. [...] L'Amérique, c'était l'erreur de l'Europe. » En effet, depuis mon plus jeune âge et à chacun de mes rares voyages au Nouveau Monde, tout me répugnait là-bas: sa nouveauté clamée urbi et orbi, son culte de l'argent, son anabaptisme exhibitionniste, son refus avoué de toute valeur aristocratique, sa haine de la distance...

Bref, dès l'enfance, j'ai choisi la Vieille Europe et préféré d'Artagnan à Davy Crockett, Tintin à Batman, Marina Vlady à Liz Taylor. Plus tard, j'ai persévéré dans cette voie en participant à des fouilles archéologiques: la truelle plutôt que le ballon de bakset! Et l'étude des langues anciennes m'a permis de parachever ce travail de redécouverte de l'Ancien Monde: le mythe plutôt que le dogme, Apollon et Dionysos plutôt que Mammon.

Nouveau paradoxe: ma qualité d'ex-citoyen US m'a souvent valu d'insupportables banalités dans la bouche d'Européens ne tarissant pas d'éloges sur le dynamisme (névrotique) des Américains, leur gentillesse (superficielle), leur pragmatisme (écoeurant). Bref, moi qui, né là-bas, avais choisi de rester ici et de servir dans l'armée royale, je me trouvais devant des Européens qui, nés ici, étaient prêts à tout pour émigrer là-bas.

Devant tant d'aveuglement, je me suis reporté à Giraudoux, qui voyait juste et loin quand il écrivait: "L'Amérique, c'était l'erreur de l'Europe." La phrase peut être lue comme suit: l'Amérique comme refus de l'Europe et comme volonté de bâtir une Jérusalem terrestre, le cauchemar protestant, avec sa bonne humeur obligatoire, ses philanthropes liftés, son puritanisme, magnifiquement décrit par V. Volkoff dans L'Interrogatoire. On pourrait en outre écrire un essai sur l'aptitude des Anglo-Saxons à susciter un délit afin de se donner le droit d'intervenir au mieux de leurs intérêts.

L'anti-américanisme se justifie pour de multiples raisons, mais ne doit jamais devenir aveugle ou convenu. Les États-Unis n'ont pas été créés ex nihilo comme le monde de la Bible. Si vous observez certains Hollandais, certains Suédois, bien d'autres encore, vous verrez que très peu de choses les séparent du Bible and Business yankee: même matérialisme plat, même culte de la performance, même moralisme satisfait, avec en prime l'oubli volontaire de leur héritage plurimillénaire. Ceux-là n'ont même pas l'excuse d'être né au-delà de l'Atlantique! A contrario, certains Américains de Boston ou de Québec me paraissent plus dignes du beau titre d'Européen que nombre de clones à casquette que je croise boulevard Saint-Germain ou place De Brouckère.

La phrase de Giraudoux peut également être lue dans l'autre sens: l'Amérique comme fatal mirage pour l'Europe. Venons-en à la question essentielle, à savoir ce que je n'aime pas dans l'Amérique. Une réponse simpliste se résumerait à condamner le Nouveau Monde pour sa rupture avec l'Ancien, pour son rêve impie de réalisation d'une utopie millénariste, pour ce messianisme agressif dont les élites américaines font preuve sans le moindre complexe. Pourrait également être évoqué le caractère géopolitique de l'opposition entre la thalassocratie yankee, héritière de l'Empire britannique, et le bloc continental eurasiatique, de Reykjavik à Vladivostok. Aucun affect ne peut intervenir dans une prise de conscience des enjeux, dans la sereine désignation de l'ennemi. L'Amérique n'est pas à détester en tant qu'ennemi géopolitique, car elle joue le rôle alloué par ce que l'éducateur de la Grèce et donc de l'Europe, Homère, nomme le rapide destin.

Ce que l'Américain de papier abhorre, c'est la soumission de ces Européens qui acceptent la colonisation protéiforme dont ils sont les victimes. C'est leur amnésie, ce refus abject de résister au déclin programmé de leur civilisation; c'est la pulsion de mort qui, venue d'outre-Atlantique, s'empare de l'Europe pour la précipiter dans le néant. Ma douleur et mon tourment d'Européen, c'est l'erreur de l'Europe.
Américain de papier, j'ai donc choisi l'Europe. J'y vis, j'y travaille. J'ai servi dans l'armée du pays de mon père. Et épousé une fille de Brabant (ce sont les plus belles). De même que le christianisme me paraît une parenthèse à refermer, d'où mon paganisme, de même ces deux siècles d'exil aux Amériques ont pris fin. Je suis enfin redevenu celui que j'étais.


Christopher Gérard, « La source pérenne »