Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mardi, 20 juillet 2010

Stèle pour un empereur solaire

2810597141_7f97d4581c.jpg

"Les amis de l'empereur Julien sont toujours des gens bien; et ses calomniateurs des canailles" G. Matzneff, Boulevard Saint-Germain, 1998
"Julien est admirable. Il y a toujours des moments dans la vie où son exemple fait chanceler" Michel Déon, lettre du 24 novembre 2002

Le 26 juin 363 mourait l'empereur Julien, "le plus grand homme qui peut-être ai jamais été" (Voltaire), tué à l'ennemi... mais par un javelot romain! Nul ne sait qui arma ce bras, qui priva l'Antiquité de son dernier grand capitaine et Rome de sa plus belle victoire depuis Hannibal: la chute de l'empire perse, son seul concurrent sérieux...

[...] l'Empereur expira à 32 ans, après un trop court règne de vingt mois. Né en 331 d'une vieille famille d'adorateurs de Sol Invictus, Julien assista, à l'âge de six ans, au massacre de son père, de son oncle, de ses cousins, égorgés sous ses yeux sur l'ordre du chrétien Constance II. Seul survivant avec son demi-frère Gallus de ce carnage dynastique, il fut élevé dans la religion chrétienne, qu'il connut donc de l'intérieur avant  de la combattre. Le surnom insultant d'Apostat ("renégat"), donné par les chrétiens ne se justifie que dans une vision déformée de l'Histoire (parle-t-on de Constantin l'Apostat?); il est donc plus juste de l'appeler Julien le Philosophe ou même Julien le Grand, comme ses contemporains. 

L'immense Julien ne fit que rejeter la religion des assassins de ses parents, qu'un baptême fort opportun avait, aux yeux du clergé, lavés de leurs crimes. Après une enfance cloîtrée et studieuse, passée en Cappadoce dans l'amitié des livres mais dans la crainte constante d'être assassiné, Julien étudia la philosophie et la littérature grecque, qui achevèrent de le convaincre de l'imposture chrétienne. Dès 351, Julien est redevenu ce qu'il était depuis toujours: un adorateur des anciens Dieux, et tout particulièrement d'Hélios. [...]

À l'âge de vingt ans, sa conversion au paganisme consommée, Julien fréquente les cénacles païens, qui observent d'un oeil plein de sympathie pour ce jeune prince impérial dévoué à leur cause. Pour cette franc-maçonnerie qui rêve au retour des Dieux, Julien représente l'espoir de restaurer l'hellénisme, de sauver l'Empire de la décadence qui le mine. Supérieurement intelligent et lucide, rempli d'un amour aristocratique du passé et d'un mépris infini pour le présent chrétien, Julien, qui est aussi le dernier descendant de la famille de Constantin, mène alors la vie rangée du jeune philosophe, simple et accessible, d'où sa popularité, qui ne laisse d'inquiéter Constance II. Vers 350, le christianisme est encore minoritaire: les classes dominantes, l'intelligentsia, la haute administration, le corps professoral, l'armée, l'aristocratie, demeurent fidèles aux Dieux de l'Empire. Sous Constantin (306-337), les chrétiens ne représente que cinq pourcents de la population mais ils sont remarquablement organisés en une Église, qui est déjà un modèle d'opportunisme.
Les conversions sont souvent dictées par l'intérêt, comme celle de l'évêque de Pégase, adorateur en secret d'Hélios… Dans ce contexte, parler de "Crépuscule des Dieux", de "fin du paganisme" ne correspond nullement à la réalité: à l'instar de la civilisation romaine, on peut dire, en paraphrasant Piganiol, que le paganisme a été assassiné. [...]

Naturaliter paganus, le jeune prince a, très tôt, ressenti une répulsion instinctive pour la foi chrétienne, totalement incompatible avec son mysticisme panthéiste et solaire, son amour de la culture grecque, méprisée par les Galiléens. Primordial est le rôle joué par son pédagogue, Mardonios, qui fut pendant les années de jeunesse de l'orphelin, le seul adulte à lui témoigner de l'affection. Il semble qu'il y ait eu conversion à Mardonios, qui se mua en conversion à la Paideia hellénique, ce qui explique son refus du christianisme, en tant que contre-culture.
Après quelques courts moments passés à Athènes, où il se fait initier aux Mystères d'Eleusis, Julien se voit confier la défense des Gaules ravagées par les Barbares. Il y fait ses premières armes et montre des qualités militaires et administratives inattendues chez un rat de bibliothèque. Sa popularité ne cesse de croître, attisée par ses amis crypto-païens, à la tête desquels se trouve le médecin Oribase. Enhardi par ses premiers faits d'armes, Julien écrase les Germains près de Strasbourg: il est alors maître d'une Gaule pacifiée pour 50 ans. Il n'hésite pas à franchir le Rhin à plusieurs reprises, dernier César à porter les aigles impériales au-delà du fleuve. C'est dans sa chère Lutèce, dans l'Ile de la Cité, qu'il est proclamée Auguste à la mode germanique en 360 par les troupes celtiques révoltées.

Relisons ce qu'en dit Julien. Les hommes de Constance tentent de soudoyer ses partisans, mais "l'un des officiers de la suite de ma femme surprend cette surnoise manoeuvre et me la révèle sans tarder. Quand il voit que je n'en fais aucun cas, hors de lui comme les gens inspirés par les Dieux, il se met à crier en public, au milieu de la place: Soldats, étrangers et citoyens, ne trahissez pas l'Empereur!
A ces mots, l'indignation saisit les soldats: tous accourent en armes dans le Palais, et là, m'ayant trouvé vivant, ils se livrent à la joie comme on le ferait à la vue inespéré d'un ami.
Ils m'entourent de tous côtés, m'embrassent, me portent sur leurs épaules. C'était un spectacle digne d'être vu: on se serait cru devant un divin transport
". Ammien Marcellin décrit la façon, peu orthodoxe pour un Romain, dont fut couronné Julien: "On (les Celtes et les Pétulants) le hissa sur un bouclier de fantassin, et tandis qu'il se dressait bien haut au-dessus de la foule sans que personne fît silence, il fut déclaré Auguste; […] un certains Maurus retira la torque qui était son insigne de porte-étendart, et le posa avec une belle audace sur la tête de Julien"

Ce sont donc des corps francs celtiques, au courage reconnu, qui proclament le dernier empereur païen, sur le pavois comme un chef barbare et le coiffent d'un torque gaulois en guise de couronne. Image saisissante que ces Celtes du Bas Empire qui, comme leurs ancêtres de la période de Halstatt mille ans plus tôt, offrent un torque à leur chef. Quelle continuité! Que les descendants de ces guerriers qui résistèrent à César se révèlent -fascinant paradoxe- les plus fidèles soutiens de l'Empire quatre siècles plus tard m'émeut au suprême. J'y vois l'une de ces contradictions qui donnent leur sel à la vie: malgré l'immense tort causé par Rome, malgré la depopulatio et les massacres, malgré l'interdiction du druidisme sous Claude, des Celtes, fidèles à la parole donnée, se battent et meurent pour un suzerain dont ils se veulent les vassaux. 

À l'origine de ce pronunciamiento, l'activité souterraine et inlassable d'une sorte de fraternité groupée autour d'Oribase. La mort providentielle de Constance II le laisse seul maître de l'Empire en 361. Julien est libre d'adorer les Dieux en public et d'inaugurer une ambitieuse politique de restauration païenne. Lors de son arrivée triomphale à Constantinople, il est promu aux plus hauts grades du culte de Mithra, le Dieu perse né d'une vierge le 25 décembre, identifié au IVe siècle avec le Soleil Invaincu, principale manifestation de l'Être.
Toute sa vie, Julien respectera scrupuleusement la morale mithriaque, exigeante et chevaleresque: loyauté, maîtrise de soi, bonté et piété. Une des premières mesures de l'autocrate est de proclamer la liberté religieuse, pour les païens, dont les temples en Orient étaient pillés par le clergé, pour les hérétiques. Ces derniers sont libres de rentrer d'exil, de sortir de la clandestinité, à la grande fureur des orthodoxes.
Nulle persécution donc, comme l'a prétendu l'hagiographie ecclésiastique: tout simplement les chrétiens redeviennent des citoyens comme les autres. Pour le clergé, le temps du privilèges, du parasitisme des finances publiques, de la spoliation systématique est terminé. Quelques émeutes anti-chrétiennes éclatent en Orient, à Alexandrie par exemple.
Julien entreprend de réformer la Cour orientalisante de ses prédécesseurs: il supprime les postes inutiles ainsi que le cérémonial calqué sur celui des Sassanides pour revenir à une certaine austérité, une simplicité plus romaines. Car, fidèle à ses modèles Trajan et Marc-Aurèle, le jeune empereur aspire à un retour au principat libéral des Antonins avec un Sénat respecté, des cités autonomes. Tout le contraire de l'Empire centralisé et totalitaire des souverains chrétiens, leur police politique (les agentes in rebus) toute-puissante, leur administration tentaculaire, sans oublier le fisc...
Tout comme Marc-Aurèle, Julien pratique une politique de déflation, réduit les charges, répartit mieux les impôts, qui diminuent de 20%. Dans l'armée, il rétablit la discipline et veille au paiement régulier de la solde. L'avènement de Julien marque le début d'une authentique réforme intellectuelle et morale, d'un effort de recivilisation. En effet, le Prince éprouve, depuis toujours, une vive répulsion pour la violence physique et la répression aveugle, fait unique au IVe siècle, "époque où l'on a haï le plus" (Cioran).
Dans ce siècle de fer, Julien le Philosophe sera le seul souverain réellement tolérant, le seul à refuser les conversions forcées: "Pour persuader les hommes et les instruire, il faut recourir à la raison, et non aux coups, aux outrages, aux supplices corporels. Je ne puis trop le répéter: que ceux qui ont du zèle pour la vraie religion ne molestent, n'attaquent ni n'insultent les foules des Galiléens."
Pour lui, l'hellénisme est l'humanisme par excellence: le renier, comme le font nombre de Chrétiens de son temps, est à ses yeux le pire des crimes. Mille générations d'hommes, et non des moindres, Homères, Hésiode, les Tragiques, le divin Platon, seraient perdus à jamais pour n'avoir pas adoré le Christ ?
Idée impensable pour ce philhellène. Le "Tu n'adoreras pas d'autres Dieux", le "Je suis un Dieu jaloux" lui paraissent de purs blasphème et, à ses yeux, le Dieu d'Israël n'est qu'un Dieu national, celui des Hébreux. Il y a chez Julien un refus net de l'universalisme religieux. Déjà le polémiste Celse ironisait sur la révélation envoyée "dans un seul coin de la terre". L'arrivée tardive du novus Deus Galilaeus faisait les gorges chaudes païens anciens : Celse l'appelle "Celui qui vient d'apparaître". En fait, pour Julien, les Chrétiens, qui ne sont même pas fidèle au Dieu des Hébreux, sont des apatrides, qui n'ont point leur place dans vision hiérarchisée du Cosmos où chaque peuple a ses Dieux nationaux, qu'il appelle "ethnarques".

Au mois de Mars 363, aveuglé par le mirage oriental, l'Empereur lance contre la Perse la grande expédition dont il ne reviendra pas. Après sa mort, providentielle pour l'Église, son successeur, le chrétien Jovien, signe une paix honteuse avec les Perses, réduisant à néant les acquis de la campagne. Le clergé pavoise et les païens se terrent. C'est le début de la légende noire de Julien, qui durera mille ans. Pourtant, nombreux sont les chrétiens qui reconnaissent l'envergure exceptionnelle et le charisme de l'autocrate. Ses idées forment de la propagande païenne au Ve siècle et son prestige fait de lui le héros de la résistance au christianisme. Ses oeuvres continuent d'être lues à Byzances par des cénacles non-conformistes, qui perpétuent sa mémoire et recopient inlassablement ses manuscrits. En 1489, Laurent de Médicis fait représenter une pièce ou Julien apparaît comme le défenseur de la grandeur romaine et de l'hellénisme. Ses écrits sont alors publiés, devenant accessibles à toute l'élite cultivée.

Pour un contemporain, l'immense Julien demeure un modèle de droiture, de pureté, ainsi que le héros clandestin de notre culture. Comment ne pas partager l'opinion de Montagne: "C'était, à la vérité, un très grand homme et rare, […]; et, de vrai, il n'est aucune sorte de vertu de quoi il n'ait laissé de très notables exemples"; ou celle de Montesquieu: "Il n'y a point eu après lui de prince plus digne de gouverner les hommes" ?

Christopher Gérard, « Parcours païen »

jeudi, 18 mars 2010

Je suis une Grecque

 

30586278athena-paris-luxembourg-2-jpg.jpg

 

« Je suis une Grecque et pour moi, toute rêverie, toute pensée doit prendre forme »

Paul Morand, cité par Christopher Gérard in « La source pérenne »

mercredi, 10 février 2010

Mysteria Mithrae

16020mithra20egorge20le20taureau20peinture20murale20marino202020mithra20cuts20the20throat20of20the20bull20mural20marino.jpg

Ce que j'apprécie dans le mithriacisme, c'est ce concept de fidélité à la parole donnée. Le Mitra indo-iranien est le Dieu ami, le Dieu du contrat. Or, cette idée de pacte est le fondement de la religiosité cosmique des Indo-Européens. Celle-ci est avant tout religion des Heures, de l'Année et donc de la Vérité. La recherche de l'harmonie sociocosmique, le respect du contrat et des engagements sont la base de notre civilisation. C'est d'ailleurs une idée qui me fut inculquée comme un dogme absolu: ce que tu promets, tu dois le faire, qu'importe le prix; tu ne peux faillir à ta promesse. C'est sans doute là l'origine de mon mithriacisme.

 

On comprend que Mithra ait été apprécié par les volontaires germaniques de l'Armée impériale, qui l'assimilaient à leur Wotan. J'aime beaucoup ce principe de souveraineté, cette éthique exigeante du service, aux antipodes de l'individualisme bourgeois, cette solidarité fraternelle, concrète, qui s'apparente à l'esprit des corps. J'aime aussi, pourquoi le nier, l'aspect « soldatique ». Prenez le beau film de Pierre Schœndorffer, le Crabe-Tambour: quelle belle figure que ce commandant de vaisseau qui sert jusqu'aux limites du possible. Voilà un officier digne d'être initié! Jünger aussi aurait fait un bon mithriaste...

Le mithriacisme, venu d'Orient (mais d'origine indo-européenne), a réuni des Germains, des Celtes, des Panonniens, des Syriens et des Nord-Africains au service de l'Empire. J'aime aussi ce cosmopolitisme de bon aloi. Voilà à mes yeux l'avenir des Mystères de Mithra: le lien entre de futures élites impériales.

[...]

Une nouvelle chevalerie ?

220px-Fred_2.jpgPaul du Breuil insiste dans ses travaux sur la transmission par l'Orient zoroastrien à l'Occident latin de l'idéal chevaleresque, sans doute l'une des plus belles expressions du génie continental. Le rôle de l'Inde hindoue, l'Inde authentique, fut fondamental dans ce processus puisque y avaient survécue les castes de Kshatriya, les Bellatores de notre Moyen Âge. De l'Inde et de l'Iran préislamique se transmirent des valeurs que véhiculaient déjà, dans l'Europe ancienne, tant le héros grec que le guerrier germanique. Les Croisades furent, par le truchement des Arabes, l'occasion de retrouvailles entre les éléments épars d'un même héritage ancestral. Ces Croisades furent ainsi le creuset d'une nouvelle synthèse, à savoir la chevalerie européenne. Fabuleuse aventure qui, de l'Inde védique à la France royale, voit la tenace résurgence d'un archétype, celui du paladin loyal et galant, trouvant, pour citer Montesquieu « de l'honneur à punir l'injustice et à défendre la faiblesse ». Quelle plus noble figure proposer à tous ceux qui ne se résignent pas au déclin? Si la décadence consiste bien en cette vulgarité satisfaite, en cette brutalité généralisée - le règne des gorilles -, la figure et le mythe de Mithra, vu comme mode de connaissance et non comme objet de connaissance, peut inspirer ceux que révulse le triomphe des forces du néant.

Éthique exigeante de l'énergie et culte vitaliste, le mithriacisme se distingue radicalement des concepts de péché originel et de rédemption. Code de droiture et amour de la vérité, il est à l'opposé de l'abject cynisme qui triomphe aujourd'hui. Mithra incarne aussi le caractère sacré de tout lien, qu'il soit social ou cosmique: rien ne lui est plus étranger que ce climat de rupture systématique, de guerre civile permanente - la guerre de tous contre chacun - instauré par un libéralisme d'essence protestante. Libéralisme qui s'apparente de plus en plus à une forme de piraterie transcontinentale, qui risque d'engloutir jusqu'au concept même de civilisation et de transformer notre vieux continent en une vaste jungle. En ce sens, le culte féodal de l'amitié est un acte de résistance au déclin. Il est aussi un appel à construire une Europe qui remplirait son rôle historique, tel qu'il fut défini en son temps par l'économiste Fr. Perroux: « mettre les moyens de la puissance au service de l'épanouissement des esprits ». Exaltation de la virtu - l'excellence des Romains -, le mithriacisme peut enfin incarner en cet âge sombre la fidélité aux valeurs impériales, ainsi que la révolte contre un monde moderne en fin de cycle.

Deo Soli Invicto Mithrae

Christopher Gérard, « La source pérenne »

samedi, 30 janvier 2010

L'Amérique, c'est l'erreur de l'Europe

Nellys_Nikolska2.jpg

Né à New York en juillet 62 d'un père belge et d'une mère issue de la diaspora irlandaise - mes ancêtres arrivèrent au Nouveau Monde à la fin du XVIIIe siècle -, j'ai, à l'âge de sept mois, regagné la Vieille Europe, accomplissant ainsi ma traversée de la ténèbre hivernale, dans tous les sens du terme puisque je survécus, avant mon départ, à une épreuve qui me valut l'extrême-onction. Il est vrai que c'est une manie dans la famille: mon grand-père, mutilé de 14-18, l'avait eue dix-sept fois, contre sa volonté!
Né dans le Bronx, me voilà donc théoriquement aux yeux de l'administration fédérale citoyen de l'Empire américain. Quel paradoxe pour un amoureux de la Vieille Europe, nostalgique de son ancienne splendeur; pour un amant de la langue française, meurtri par sa présente déliquescence!

À l'athénée bruxellois où j'ai accompli mes études, j'ai lu naguère cette phrase de Giraudoux, immédiatement recopiée et toujours relue avec la même approbation : « L'Amérique: la terre privilégiée de l'expérience matérialiste, la tentative impie de réalisation du paradis sur terre. [...] L'Amérique, c'était l'erreur de l'Europe. » En effet, depuis mon plus jeune âge et à chacun de mes rares voyages au Nouveau Monde, tout me répugnait là-bas: sa nouveauté clamée urbi et orbi, son culte de l'argent, son anabaptisme exhibitionniste, son refus avoué de toute valeur aristocratique, sa haine de la distance...

Bref, dès l'enfance, j'ai choisi la Vieille Europe et préféré d'Artagnan à Davy Crockett, Tintin à Batman, Marina Vlady à Liz Taylor. Plus tard, j'ai persévéré dans cette voie en participant à des fouilles archéologiques: la truelle plutôt que le ballon de bakset! Et l'étude des langues anciennes m'a permis de parachever ce travail de redécouverte de l'Ancien Monde: le mythe plutôt que le dogme, Apollon et Dionysos plutôt que Mammon.

Nouveau paradoxe: ma qualité d'ex-citoyen US m'a souvent valu d'insupportables banalités dans la bouche d'Européens ne tarissant pas d'éloges sur le dynamisme (névrotique) des Américains, leur gentillesse (superficielle), leur pragmatisme (écoeurant). Bref, moi qui, né là-bas, avais choisi de rester ici et de servir dans l'armée royale, je me trouvais devant des Européens qui, nés ici, étaient prêts à tout pour émigrer là-bas.

Devant tant d'aveuglement, je me suis reporté à Giraudoux, qui voyait juste et loin quand il écrivait: "L'Amérique, c'était l'erreur de l'Europe." La phrase peut être lue comme suit: l'Amérique comme refus de l'Europe et comme volonté de bâtir une Jérusalem terrestre, le cauchemar protestant, avec sa bonne humeur obligatoire, ses philanthropes liftés, son puritanisme, magnifiquement décrit par V. Volkoff dans L'Interrogatoire. On pourrait en outre écrire un essai sur l'aptitude des Anglo-Saxons à susciter un délit afin de se donner le droit d'intervenir au mieux de leurs intérêts.

L'anti-américanisme se justifie pour de multiples raisons, mais ne doit jamais devenir aveugle ou convenu. Les États-Unis n'ont pas été créés ex nihilo comme le monde de la Bible. Si vous observez certains Hollandais, certains Suédois, bien d'autres encore, vous verrez que très peu de choses les séparent du Bible and Business yankee: même matérialisme plat, même culte de la performance, même moralisme satisfait, avec en prime l'oubli volontaire de leur héritage plurimillénaire. Ceux-là n'ont même pas l'excuse d'être né au-delà de l'Atlantique! A contrario, certains Américains de Boston ou de Québec me paraissent plus dignes du beau titre d'Européen que nombre de clones à casquette que je croise boulevard Saint-Germain ou place De Brouckère.

La phrase de Giraudoux peut également être lue dans l'autre sens: l'Amérique comme fatal mirage pour l'Europe. Venons-en à la question essentielle, à savoir ce que je n'aime pas dans l'Amérique. Une réponse simpliste se résumerait à condamner le Nouveau Monde pour sa rupture avec l'Ancien, pour son rêve impie de réalisation d'une utopie millénariste, pour ce messianisme agressif dont les élites américaines font preuve sans le moindre complexe. Pourrait également être évoqué le caractère géopolitique de l'opposition entre la thalassocratie yankee, héritière de l'Empire britannique, et le bloc continental eurasiatique, de Reykjavik à Vladivostok. Aucun affect ne peut intervenir dans une prise de conscience des enjeux, dans la sereine désignation de l'ennemi. L'Amérique n'est pas à détester en tant qu'ennemi géopolitique, car elle joue le rôle alloué par ce que l'éducateur de la Grèce et donc de l'Europe, Homère, nomme le rapide destin.

Ce que l'Américain de papier abhorre, c'est la soumission de ces Européens qui acceptent la colonisation protéiforme dont ils sont les victimes. C'est leur amnésie, ce refus abject de résister au déclin programmé de leur civilisation; c'est la pulsion de mort qui, venue d'outre-Atlantique, s'empare de l'Europe pour la précipiter dans le néant. Ma douleur et mon tourment d'Européen, c'est l'erreur de l'Europe.
Américain de papier, j'ai donc choisi l'Europe. J'y vis, j'y travaille. J'ai servi dans l'armée du pays de mon père. Et épousé une fille de Brabant (ce sont les plus belles). De même que le christianisme me paraît une parenthèse à refermer, d'où mon paganisme, de même ces deux siècles d'exil aux Amériques ont pris fin. Je suis enfin redevenu celui que j'étais.


Christopher Gérard, « La source pérenne »