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samedi, 30 janvier 2010

L'Amérique, c'est l'erreur de l'Europe

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Né à New York en juillet 62 d'un père belge et d'une mère issue de la diaspora irlandaise - mes ancêtres arrivèrent au Nouveau Monde à la fin du XVIIIe siècle -, j'ai, à l'âge de sept mois, regagné la Vieille Europe, accomplissant ainsi ma traversée de la ténèbre hivernale, dans tous les sens du terme puisque je survécus, avant mon départ, à une épreuve qui me valut l'extrême-onction. Il est vrai que c'est une manie dans la famille: mon grand-père, mutilé de 14-18, l'avait eue dix-sept fois, contre sa volonté!
Né dans le Bronx, me voilà donc théoriquement aux yeux de l'administration fédérale citoyen de l'Empire américain. Quel paradoxe pour un amoureux de la Vieille Europe, nostalgique de son ancienne splendeur; pour un amant de la langue française, meurtri par sa présente déliquescence!

À l'athénée bruxellois où j'ai accompli mes études, j'ai lu naguère cette phrase de Giraudoux, immédiatement recopiée et toujours relue avec la même approbation : « L'Amérique: la terre privilégiée de l'expérience matérialiste, la tentative impie de réalisation du paradis sur terre. [...] L'Amérique, c'était l'erreur de l'Europe. » En effet, depuis mon plus jeune âge et à chacun de mes rares voyages au Nouveau Monde, tout me répugnait là-bas: sa nouveauté clamée urbi et orbi, son culte de l'argent, son anabaptisme exhibitionniste, son refus avoué de toute valeur aristocratique, sa haine de la distance...

Bref, dès l'enfance, j'ai choisi la Vieille Europe et préféré d'Artagnan à Davy Crockett, Tintin à Batman, Marina Vlady à Liz Taylor. Plus tard, j'ai persévéré dans cette voie en participant à des fouilles archéologiques: la truelle plutôt que le ballon de bakset! Et l'étude des langues anciennes m'a permis de parachever ce travail de redécouverte de l'Ancien Monde: le mythe plutôt que le dogme, Apollon et Dionysos plutôt que Mammon.

Nouveau paradoxe: ma qualité d'ex-citoyen US m'a souvent valu d'insupportables banalités dans la bouche d'Européens ne tarissant pas d'éloges sur le dynamisme (névrotique) des Américains, leur gentillesse (superficielle), leur pragmatisme (écoeurant). Bref, moi qui, né là-bas, avais choisi de rester ici et de servir dans l'armée royale, je me trouvais devant des Européens qui, nés ici, étaient prêts à tout pour émigrer là-bas.

Devant tant d'aveuglement, je me suis reporté à Giraudoux, qui voyait juste et loin quand il écrivait: "L'Amérique, c'était l'erreur de l'Europe." La phrase peut être lue comme suit: l'Amérique comme refus de l'Europe et comme volonté de bâtir une Jérusalem terrestre, le cauchemar protestant, avec sa bonne humeur obligatoire, ses philanthropes liftés, son puritanisme, magnifiquement décrit par V. Volkoff dans L'Interrogatoire. On pourrait en outre écrire un essai sur l'aptitude des Anglo-Saxons à susciter un délit afin de se donner le droit d'intervenir au mieux de leurs intérêts.

L'anti-américanisme se justifie pour de multiples raisons, mais ne doit jamais devenir aveugle ou convenu. Les États-Unis n'ont pas été créés ex nihilo comme le monde de la Bible. Si vous observez certains Hollandais, certains Suédois, bien d'autres encore, vous verrez que très peu de choses les séparent du Bible and Business yankee: même matérialisme plat, même culte de la performance, même moralisme satisfait, avec en prime l'oubli volontaire de leur héritage plurimillénaire. Ceux-là n'ont même pas l'excuse d'être né au-delà de l'Atlantique! A contrario, certains Américains de Boston ou de Québec me paraissent plus dignes du beau titre d'Européen que nombre de clones à casquette que je croise boulevard Saint-Germain ou place De Brouckère.

La phrase de Giraudoux peut également être lue dans l'autre sens: l'Amérique comme fatal mirage pour l'Europe. Venons-en à la question essentielle, à savoir ce que je n'aime pas dans l'Amérique. Une réponse simpliste se résumerait à condamner le Nouveau Monde pour sa rupture avec l'Ancien, pour son rêve impie de réalisation d'une utopie millénariste, pour ce messianisme agressif dont les élites américaines font preuve sans le moindre complexe. Pourrait également être évoqué le caractère géopolitique de l'opposition entre la thalassocratie yankee, héritière de l'Empire britannique, et le bloc continental eurasiatique, de Reykjavik à Vladivostok. Aucun affect ne peut intervenir dans une prise de conscience des enjeux, dans la sereine désignation de l'ennemi. L'Amérique n'est pas à détester en tant qu'ennemi géopolitique, car elle joue le rôle alloué par ce que l'éducateur de la Grèce et donc de l'Europe, Homère, nomme le rapide destin.

Ce que l'Américain de papier abhorre, c'est la soumission de ces Européens qui acceptent la colonisation protéiforme dont ils sont les victimes. C'est leur amnésie, ce refus abject de résister au déclin programmé de leur civilisation; c'est la pulsion de mort qui, venue d'outre-Atlantique, s'empare de l'Europe pour la précipiter dans le néant. Ma douleur et mon tourment d'Européen, c'est l'erreur de l'Europe.
Américain de papier, j'ai donc choisi l'Europe. J'y vis, j'y travaille. J'ai servi dans l'armée du pays de mon père. Et épousé une fille de Brabant (ce sont les plus belles). De même que le christianisme me paraît une parenthèse à refermer, d'où mon paganisme, de même ces deux siècles d'exil aux Amériques ont pris fin. Je suis enfin redevenu celui que j'étais.


Christopher Gérard, « La source pérenne »

dimanche, 24 janvier 2010

Dionysos et Apollon

 

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C'est en liant Dionysos et Apollon que la religion grecque a atteint sa hauteur la plus sublime.
Cela ne saurait être un simple hasard qu'Apollon et Dionysos soient venus l'un à l'autre. Ils se sont attirés et cherchés, parce que leurs règnes, malgré le contraste le plus brutal, sont malgré tout, sur le fond, rattachés par un lien éternel.

La race des dieux olympiens est elle-même née de cette profondeur abyssale du terrestre, dans laquelle Dionysos est chez soi, et elle ne peut nier sa provenance sombre. La lumière et l'esprit d'en haut doivent toujours avoir eu au-dessous de soi le nocturne et la profondeur maternelle, sur lesquels tout être est fondé. Dans Apollon, c'est tout l'éclat de l'olympien qui est rassemblé, et qui constitue le pôle opposé aux règnes du devenir et du périr éternel. Apollon avec Dionysos, le guide ivre des rondes du cercle terrestre, c'est toute l'ampleur du monde.

À la religion olympienne, qui ne devait pas être une religion de la soumission ou du cœur indigent, mais celle de l'esprit clairvoyant, il fut réservé, là où d'autres séparent et maudissent, de reconnaître et d'honorer « l'union des contraires, celle que montrent l'arc et la lyre ».

 

Walter F. Otto, « L'esprit de la religion grecque ancienne : Theophania »

 

mercredi, 20 janvier 2010

Pour sortir de l'étau

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Qu’en est-il de l’être aujourd’hui ? N’est-ce qu’un mot ronflant ou s’agit-il, avec ce petit mot presque inapparent, du destin de l’Occident ? Cette Europe qui, dans un outrageant aveuglement, se trouve toujours sur le point de se poignarder elle-même, est prise aujourd'hui en étau entre d'un côté la Russie et, de l'autre, l'Amérique. Du point de vue métaphysique, Russie et Amérique sont les deux faces d'une même réalité : la même désolante frénésie de technique déchaînée et d'organisation spoliatrice de l'homme uniformisé. En un temps où le coin le plus reculé de la planète est devenu techniquement emparable et économiquement exploitable, où n'importe quel événement en tout lieu et à tout moment est rendu accessible aussi vite que possible, où on peut « vivre » simultanément un attentat contre un roi en France et un concert symphonique à Tokyo, où le temps humain n'est plus rien que rapidité, instantanéité et simultanéité alors que s'est amenuisé le temps historique tiré de la vie des nations, où le boxeur est érigé en grand homme d'un peuple, où les rassemblement en masse par millions constituent un triomphe - alors, vraiment, en une telle époque sur laquelle elle planerait tel un spectre loin au-dessus de ce vacarme, s'étend la question : « pour quoi faire ? — pour aller où ? — et quoi ensuite ? »

(...) Mais ce peuple ne se forgera un destin à partir de ce sort indubitable que s'il crée d'abord en lui-même une résonance, une possibilité de résonance pour ce destin et s'il parvient à une compréhension créative de sa tradition. Tout cela implique que ce peuple, en tant que peuple historial, s'expose et expose avec lui la pro-venance de l'Occident dans le royaume originaire des forces de l'être, à partir du centre de son pro-venir futur. Et si l'on ne veut pas que la grande décision concernant l'Europe se produise sur le chemin de l'anéantissement, alors elle ne peut se produire que par le déploiement de nouvelles forces historialement spirituelles issues de ce centre.

Demander : qu'en est-il de l'être ? — cela ne signifie rien de moins que de re-quérir le commencement de notre existence historialement spirituelle, pour le transformer en un autre commencement. Quelque chose de tel est possible. Cela constitue même la forme d'histoire qui donne la mesure, parce que c'est quelque chose qui se rattache à l'événement fondamental. Pour qu'un commencement se répète, il ne s'agit pas de se reporter en arrière jusqu'à lui comme à quelque chose de passé, qui maintenant soit connu et qu'il suffise d'imiter, mais il faut que le commencement soit recommencé plus originairement, et cela avec tout ce qu'un véritable commencement comporte de déconcertant, d'obscur et de mal assuré.

Heidegger, « Introduction à la métaphysique », 1935


lundi, 18 janvier 2010

Mille et un buts

HOMME-FEMME-LUNE-FRIEDRICH.jpgZarathoustra a vu beaucoup de contrées et beaucoup de peuples : c'est ainsi qu'il a découvert le bien et le mal de beaucoup de peuples. Zarathoustra n'a pas découvert de plus grande puissance sur la terre, que le bien et le mal.

Aucune peuple ne pourrait vivre sans évaluer les valeurs ; mais s'il veut se conserver, il ne doit pas évaluer comme évalue son voisin. Beaucoup de choses qu'un peuple appelait bonnes, pour un autre peuple étaient honteuses et méprisables : voilà ce que j'ai découvert. Ici beaucoup de choses étaient appelées mauvaises et là-bas elles étaient revêtues du manteau de pourpre des honneurs.

Jamais un voisin n'a compris l'autre voisin : son âme s'est toujours étonnée de la folie et de la méchanceté de son voisin.
Un table des biens est suspendue au-dessus de chaque peuple. Or, c'est la table de ce qu'il a surmonté, c'est la voix de sa volonté de puissance.
Est honorable ce qui lui semble difficile ; ce qui est indispensable et difficile, s'appelle bien. Et ce qui délivre de la plus profonde détresse, cette chose rare et difficile, est sanctifiée par lui.

Ce qui fait régner, vaincre et briller, ce qui excite l'horreur et l'envie de son voisin : c'est ce qui occupe pour lui la plus haute et la première place, c'est ce qui est la mesure et le sens de toutes choses.

En vérité, mon frère, lorsque tu auras pris conscience des besoins et des terres d'un peuple, lorsque tu connaîtras son ciel et son voisin : tu devineras aussi la loi qui régit ses victoires sur lui-même, et tu sauras pourquoi c'est sur tel degré qu'il monte à ses espérances.

Nietzsche, « Ainsi parlait Zarathoustra »