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lundi, 18 janvier 2010

Fatum

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Le paganisme prend en compte les déterminismes naturels, mais il n'y soumet pas l'homme ; toujours il oppose à l'inévitable la liberté humaine et la volonté héroïque. Dans l'antiquité préchrétienne, que ce soit dans la saga germanique, la représentation romaine du fatum ou la tragédie grecque, on retrouve constamment cette idée que l'impossible doit être tenté, même et surtout quand c'est vraiment l'impossible. La notion de destin est différente de celle de pré-destination. C'est, en chaque homme, une incarnation du sacré qui, comme telle, est associée à un devenir. L'homme ne subit pas son sort ; il peut librement l'accomplir, le prendre en charge, ou tenter de s'y opposer s'il s'en fait une idée différente. Chez les Germains, précise Régis Boyer, le destin « subit une sorte d'assimilation » dont la traduction est l'esprit de lutte. « L'homme s'est fait de lui-même une idée qui est la traduction de son destin, il va chercher toute sa vie durant à la manifester par ses actes ; il aura atteint son but si cette idée est reconnue d'un commun accord par ses contemporains. La société est le champ clos où se fait la réputation d'un homme, c'est-à-dire où s'avère la forme de son destin » (Les religions de l'Europe du Nord, op. cit., p. 19) Le destin, pour les anciens Scandinaves, n'est pas une puissance funeste et hostile. Il est plutôt l'ensemble des états de fait que l'expérience permet d'éprouver. Quand on lit le textes des sagas, note Peter Hallberg, « ce n'est pas d'abord le destin, immuable et sombre, qui retient l'attention du lecteur, mais plutôt l'attitude héroïque des personnages envers ce destin - non pas défaite, mais victoire » (The Icelandic Saga, Lincoln, 1962, p. 96). C'est l'importance de la notion de destin qui détermine celle de la notion d'honneur, et non l'inverse. C'est parce qu'il y a un destin qu'il est déshonorant de ne pas lui faire face : « Dans un monde où, après avoir sondés ses capacités, on décide d'aller jusqu'au bout, l'honneur est de ne pas faillir à l'idée qu'on s'est faite de soi-même » (Régis Boyer, La vie religieuse en Islande, 1116-1124, Fondation Singer-Polignac, 1979, p. 336). (En ce sens, le déshonneur est aussi bien la médiocrité. Son contraire n'est pas le péché, mais la honte.) De façon plus générale, explique Jean Varenne, « il semble que les Indo-Européens aient professé que le destin est en fait l'expression du nécessaire enchaînement de nos actes (loi de causalité) ; dès lors, ma libre volonté (ou celle d'un dieu intervenant dans le cours des choses) apparaît comme une « matérialisation » de mon destin ; je puis être un héros si je veux l'être ; et si je le deviens (si ma volonté a été assez forte, si les dieux n'étaient pas contre moi, etc.), on pourra dire à juste que tel était mon destin » (Les Indo-Européens, art. cit., p.45). Dans le paganisme, le destin est un principe de vie.

La notion de fatum n'entraîne donc ni l'« obéissance », ni la soumission, ni le renoncement. Au contraire, elle stimule le désir d'action et elle entretient le sentiment tragique de la vie. Ainsi que le souligne Schopenhauer, le tragique est lié à la claire conscience que l'homme a de sa faiblesse, du caractère éphémère de son existence - et, en même temps, du désir sans cesse réaffirmé de compenser cette faiblesse par une intensité créatrice. En d'autres termes, le tragique implique une volonté de se mesurer au temps, tout en sachant que celui-ci sera finalement vainqueur, sans jamais trouver dans la certitude de la retombée finale - la mort - le moindre prétexte à renoncer. Il entretient ce « pessimisme de la force » que Heidegger oppose au « pessimisme de la faiblesse » et qui « postule la prise de conscience des forces et des conditions nécessaires pour dominer malgré tout la situation historique » (Chemins qui ne mènent nulle part, Gallimard, 1968, p. 185). L'héroïsme est alors de lutter contre ce qui finira par triompher - mais d'un triomphe « naturel », auquel il est toujours possible d'opposer un autre triomphe proprement humain. C'est parce qu'il y a une destinée que l'homme, en tentant soit de l'accomplir soit de s'y opposer, peut être héroïque, se dépasser lui-même et participer d'un statut divin. Amor fati : le seul moyen de subir sans subir. Exaltation portée au plus profond d'un tempérament agonal qui fait de la lutte -et d'abord de la lutte contre soi- l'essence même de la vie.

Chez les stoïciens, on trouve également l'idée que le libre arbitre, condition du mérite individuel, n'est pas exclu par la prédestination. Chrysippe développe longuement ce point de vue. Cicéron, dans le De fato, Alexandre d'Aphrodise, dans son Traité sur le destin, distinguent des « causes antécédentes », sur lesquelles nous ne pouvons rien, et des « causes immanentes », qui ne dépendent que de nous. Le destin gouverne le monde, dit Sénèque, mais la liberté intérieur de l'homme  n'est jamais atteinte par l'adversité : l'homme peut toujours déterminer librement le sens de ses actes. Plus tard, à l'intérieur même du christianisme, tout un courant de pensée « hérétique » luttera contre le déterminisme de la faute héréditaire, tandis que les théologiens s'affronteront sur la prédestination et la grâce pour aboutir à cette conclusion que l'homme est encore libre de ses actes à l'intérieur de ce qui lui est par avance « donné ». Hölderlin, admirateur passionné de la Grèce antique, affirmera que c'est en se réalisant dans ce qui est le plus éloigné de sa « nature » - c'est-à-dire dans ce qui l'oblige à se contraindre avec le plus de force - qu'un peuple peut donner le meilleur de lui-même. Cette conception de la liberté humaine est étroitement liée à une certaine conception de l'histoire : la « nature », l'innée, le passé conditionnent l'avenir de l'homme, mais le déterminent pas. C'est dans cet espace sémantique, entre « conditionner » et « déterminer », que gît notre liberté : l'homme ne peut faire qu'avec ce qu'il a, mais avec ce qu'il a, il peut être et faire ce qu'il veut.

Alain de Benoist, « Comment peut-on être païen ? », 1981

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